ROCHDI BELGASMI DANSES ET TABOUS

Le danseur-chorégraphe tunisien revient au Palais pour Ouled Jellaba. Ce solo ressuscite les danseurs travestis, aujourd’hui oubliés, des années 20 à Tunis.

Danser au péril de sa vie. Dans son pays natal, la Tunisie, les spectacles de Rochdi Belgasmi lui valent régulière- ment des menaces de mort. Et des mises en garde des auto- rités, quand il ne se produit pas dans le cocon d’un théâtre mais au cœur des quartiers popu- laires qu’il affectionne. Depuis Transe, corps hanté, sa première création en 2011, le danseur chorégraphe natif de M’saken, près de Sousse, dérange. À dessein : « J’aime transgres- ser les tabous, les mœurs, le conservatisme. Notre société a besoin de perturbateurs et de déchirures, explique celui dont une performance s’intitule ‘Et si vous désobéissiez’. Avant d’exporter mes spectacles, il me faut les créer dans mon pays. Car les jugements, même négatifs, me forgent ».

Le sexe et le genre dans la société arabo-musulmane : voilà ce qui fait débat avec le trentenaire. Sur le thème de l’androgynie, Ouled Jellaba, présenté au Palais les 24 et 25 avril dans le cadre du Printemps de la danse arabe, ne fait pas exception. L’artiste qui donne son nom au spectacle se produi- sait dans des cabarets improvi- sés de Tunis dans les années 20, « drag-queen avant l’heure » pour Rochdi Belgasmi. « Dans cette période politiquement troublée mais culturellement féconde, il y avait une grande popularité de ces danseurs travestis ». Des soirées tolérées puisque les femmes n’avaient pas le droit de danser en public. « Ces travestis ont ouvert la voie, quelques années après, aux spectacles de danse fémi- nine, qui les ont relégués dans l’oubli ». Avec d’autres artistes, le danseur s’était déjà produit au Palais l’an dernier, pour la précédente édition du Printemps, organisé par l’Institut du monde arabe (IMA). Cette fois, il y revient seul et assurera aussi un atelier chorégraphique (sur inscrip- tion), centré sur les mouve- ments du bassin. « Je savais que ce spectacle collait avec les sujets chers au Palais. Cet en- droit pour moi, comme l’IMA, est un pont entre deux rives, un lieu de rencontre essentiel entre les anciens immigrés, les nouveaux et ceux qui sont restés dans le pays d’origine ». Ouled Jellaba retrace en parallèle, des années 20 aux années 60, l’histoire des « cafés dansants » et l’histoire politique de la Tunisie jusqu’à l’indépendance. Une continuité pour Rochdi Belgasmi, qui a fait des danses populaires le cœur de son travail. L’enjeu est autant artistique que politique :construire une danse contemporaine tunisienne, qui ne soit pas la réplique de la danse euro- péenne. « Nous sommes un pays africain, avec une culture très riche ! Mon travail, c’est ce va et vient entre les danses traditionnelles, que tout le monde connaît ici et la danse contemporaine ». Rochdi Belgasmi a commencé à danser dès l’âge de 10 ans. Sa famille le voyait plutôt à l’académie militaire. « Danseur, c’est un métier qui était vu, qui reste vu par beaucoup comme une atteinte à la masculinité », commente-t-il sobrement. Après des cours de théâtre, de danse classique, de modern’jazz et de danse contemporaine, il crée son premier spectacle en 2011, quelques mois après la ré- volution qui a mis fin au règne du président Ben Ali. Des anthropologues, des isla- mologues travaillent désormais avec lui, légitimant peu à peu sa démarche iconoclaste. Jusqu’où ? « J’aime aller toujours plus loin dans la provo- cation ».

Vendredi 24 et samedi 25 avril à 20h, dans l’auditorium.
12 €/9 €, à réserver sur le site internet du Palais.
Pour l’atelier qui aura lieu le samedi 25 avril à 15h,
contacter le service des publics : [email protected] 10 €.

Elodie De Vreyer
01-04-2020