PRESSE - « La danse populaire est un langage qui exige un travail de décodage et de vulgarisation »

Porter une casquette de chercheur en danse n'est pas une chose évidente pour un danseur. Ce n'est pas donné d'être à la fois sujet et objet. . La danse n'est pas seulement un métier pour moi, elle est surtout une vocation, une manière de voir le monde et un engagement dans la vie. Elle me rappelle tous les jours que je suis vivant. La danse ‘'populaire'' tunisienne : l'est-elle pour autant aujourd'hui ? Cette danse qu'on a longtemps associée à un genre social pas forcément apprécié de tous et qui au fil des années s'est vu gagner toutes les catégories sociales et se défaire de son image pas trop valorisante. Aujourd'hui, la danse populaire est devenue l'objet de recherches en sciences humaines et a pu investir festivals d'été et fictions télévisuelles. Un art à part entière qui fait kiffer jeunes et moins jeunes et déhancher des mères de familles bien rangées… sur les rythmes d'un ‘'Fazani'', ou sur les pas de ‘'Bounawara''… Parmi les personnes ayant sorti la danse populaire tunisienne de son image'' limitante'' on citera, sans risque d'erreur, Rochdi Belgasmi dont les efforts de presque deux décennies ont fini par payer. L'artiste danseur aujourd'hui de renom international est devenu une référence en la matière. Il nous en parle dans cette deuxième partie d'une interview qu'il réserve à notre journal. . LE TEMPS : La danse traditionnelle tunisienne fait partie de notre patrimoine et peu de chercheurs s'y sont penché. Que comptez-vous faire pour mieux vulgariser cet art à part entière ? Rochdi Belgasmi : C'est vrai que peu de chercheurs tunisiens se sont intéressés à la danse populaire, je cite Meriem Gallouz (danseuse et chercheuse en danse), Hafsi Bedhioufi (Docteur en sociologie) ou même Souad Matoussi (chercheuse en danse). Cette rareté de chercheurs en danse en Tunisie n'a pas d'explication, pourtant le nombre des danseurs et chorégraphes est de plus en plus grand, surtout après la révolution. Mais je peux comprendre la difficulté de l'équation, parce que porter une casquette de chercheur en danse n'est pas une chose évidente pour un danseur et praticien du métier. Ce n'est pas donné d'être à la fois sujet et objet. Mon objectif est de participer à l'écriture de l'histoire de la danse en Tunisie, celle des danseurs de toutes les périodes qui ont porté sur leurs dos l'histoire de ce pays… . La danse est un langage codé qui exige un travail de décodage et de vulgarisation de la part des chercheurs qui permettent une lecture, selon leurs approches, des périodes dans lesquelles nous vivons et dansons. Donc, les chercheurs en danse, apportent une nouvelle lecture de l'histoire à partir d'un patrimoine immatériel en voie de disparition; ils contribuent à sauvegarder ce patrimoine, à le transcrire, le décortiquer, l'analyser, le contextualiser, mais surtout à le faire vivre. . La danse traditionnelle a toujours été associée à une certaine catégorie de personnes, est-ce que les choses commencent à changer au niveau des mentalités ? La danse traditionnelle tunisienne était toujours stigmatisée par les gens du métier, surtout les danseurs contemporains et classiques auxquels j'appartenais auparavant. Rares sont ceux qui ont travaillé sur la danse traditionnelle et qui ont développé un langage contemporain qui s'inspire de ces danses. Je cite Malek Sebai, avec qui j'ai bossé en 2012 comme interprète dans « khira wu Rochdi » ou même Hafedh Zallit en 2010 avec « Chattah ». Mais malgré ces essais, la danse traditionnelle est restée folklorique, pratiquée soit par les troupes folkloriques ou la troupe nationale des arts populaires. Et les expériences en la matière sont soit rares expériences soit inachevées. Il faut toute une carrière pour pouvoir créer quelque chose à partir de la danse traditionnelle. Monter un spectacle ne suffit pas pour redonner à la danse populaire la place qui lui échoit dans notre imaginaire de Tunisiens. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de lui consacrer toute ma carrière professionnelle notamment depuis 2011. La danse traditionnelle a aussi souffert de la mentalité tunisienne enfermée, qui rejette toujours la danse et les danseurs à cause d'un conservatisme bourgeois qui considère la danse populaire comme étant vulgaire. . Qu'est-ce qui sépare la danse de la vulgarité ? La vulgarité est plutôt une impression ou un ressenti qui change selon les circonstances. Ce qu'on peut considérer vulgaire aujourd'hui ne l'était pas forcément dans le passé et vice-versa. Je cite l'exemple de ‘'Rboukh'' qui renvoie à un phénomène citadin apparu à la fin du 19ème siècle dans les milieux ouvriers de la capitale et pratiquée dans des cafés chantants où se retrouvaient, le soir, maçons et ouvriers des chemins ferroviaires. Cette danse avait une connotation sexuelle et donc était considérée comme étant obscène et indécente par les habitants de la médina à l'époque. Elle est actuellement très appréciée des Tunisiens. Ce que je fais aujourd'hui, est très bien accueilli par des gens et rejeté par d'autres. Ces derniers vont finir par appréhender ma danse et l'accepter. Tous les jours, je reçois des messages d'encouragement de personnes qui ont changé d'avis sur la danse que je pratique. . Donnez-nous quelques noms de grands danseurs tunisiens Les historiens nous parlent souvent des danseurs populaires post colonisation comme Hammadi Laghbabi, Zina w Aziza, Aicha w Mamia, Zohra Lamboubet, El khadhra, Manoubia Klel, Khira la brune et khira la blonde, Hamadi el Gharbi, El Ambroussi, mais ils oublient à titre d'exemple Oueld Jellaba ou Konfida, Aicha Chok El Osbana, Bahria et d'autres noms apparus en début du 20e siècle. On me considère comme étant le premier danseur ayant travaillé sur la danse populaire, parce que je suis à la fois praticien de cet art et chercheur. Beaucoup de jeunes danseurs ont suivi mes pas après la Révolution de 2011. . Qui sont les chercheurs sur lesquels vous aimez travailler pour analyser la danse entant que langage du corps ? J'aime beaucoup les écrits et les réflexions de Giles Deleuze et de Michel Foucault sur le corps et son langage. Je suis très attiré par les écrits sur la mythologie, l'histoire et la philosophie et j'ai un penchant particulier pour Nietzsche, Freud et Marx ainsi que les soixante-huitards qui ont accompagné les événements de mai 1986 (Deleuze, Bourdieu, Foucault…) et les philosophes de l'époque post-moderne (Jean Baudrillard et Michel Maffesoli) qui sont l'origine des théories sur l'émancipation des corps qu'on adopte actuellement. . Etes-vous satisfait du chemin entrepris dans ce domaine ? Je suis conscient de la difficulté de mes choix et des dangers du chemin que j'ai entrepris. Entamer une carrière de danseur dans un milieu social hostile comme le nôtre, n'est pas une sinécure. Mais malgré les insultes et les injures que je subis quotidiennement et les menaces que je reçois tous les jours, je me sens fier de moi-même, parce que j'ai fait mes preuves dans le domaine que j'ai choisi. La danse n'est pas seulement un métier pour moi, elle est surtout une vocation, une attitude, une manière de voir le monde et un engagement dans la vie. Elle me permet de me rappeler que je suis vivant. Et si un jour on me priverait de danser, on me privera de vivre, mais personne n’osera…

Mona BEN GAMRA
03-05-2020

PRESSE - « La danse traditionnelle tunisienne est l'objet des recherches scientifiques que je mène depuis des années »

Rochdi Belgasmi, on l'a connu déjà jeune artiste danseur depuis une quinzaine d'années. A cette époque-là, le jeune Rochdi faisait des recherches universitaires approfondies sur le corps et son langage et s'apprêtait à emprunter le chemin de la danse populaire dans une Tunisie qui n'appréhendait pas encore cet art en tant que tel. Le chemin était tortueux et plein d'embûches pour Rochdi, parvenu aujourd'hui, à redonner tout son éclat à une part entière de notre patrimoine de Tunisiens longtemps considérée ‘'politiquement incorrecte'' par les politiques savantes de l'après-indépendance. Notre artiste national respectable et respectueux s'adonne à nous dans une interview qu'on passera en deux parties. On parlera, pour commencer, du confinement et de ses changements sur le rendement de l'artiste. On réservera la seconde partie pour parler de la pratique de cette danse actuellement. . Le Temps : Comment vivez-vous le confinement? Est-ce que vous supportez mal l'enfermement ? Rochdi Belgasmi : Avec les mesures prises contre le coronavirus, je me suis trouvé comme tout le monde bloqué et confiné chez soi. Ça fait maintenant plus d'un mois que je n'ai pas vu d'êtres humains et la solitude a commencé à avoir un poids non négligeable. Je suis en train de remettre en question mes habitudes, mon petit confort matériel et ma manière de voir les choses et le monde. Alors que le confinement s'impose comme arme principale pour tenter de limiter la propagation de l'épidémie du Covid-19, il va falloir inventer des manières de s'échapper sans sortir de chez soi. Tous mes spectacles de danse en Tunisie et à l'étranger, pour les mois de mars, avril et mai 2020, sont annulés, plus possible de voyager pour de danser devant mon public, de donner des cours et d'assurer des ateliers de danse, plus possible pour moi de vivre comme avant. Mais, cela n'empêche pas de réaliser des spectacles et donner des cours de danse en ligne depuis ma maison pour détendre et ambiancer nos nuits de confinement et apporter un peu de confort. C'est pour ça, j'ai décidé de créer des liens sociaux à travers des écrans interposés qu'à l'époque où on se retrouvait pour de vrai et rencontrer d'autres personnes en ligne chaque lundi, mercredi et vendredi et proposer un cours de danse tunisienne pour un public virtuel à travers ma page officielle sur Facebook. L'idée m'est imposée comme une nécessité ou une évidence, parce que j'ai eu besoin de danser et surtout de rencontrer mon public, même virtuellement. . Le confinement est pour certains artistes une période propice à la créativité, quel conseil donneriez-vous aux Tunisiens pour qu'ils fassent pareil ? Depuis le confinement, des artistes dans le monde se sont mis à produire et à créer dans leurs espaces intimes. Des danseurs, acteurs, cinéastes, artistes plasticiens et visuel, etc. ont transformés ces moments de confinement et d'isolement en moments créatifs et productifs. Le conseil que je donne aux Tunisiens, c'est de profiter de ces moments d'isolement obligatoire pour contempler le monde, tisser de nouveaux liens familiaux et profiter de ce temps libre pour pratiquer les choses qu'on aime et nos passions (écriture, lecture, sport, danse, peinture, dessins..). L'essentiel c'est de remplir ce temps vide. . Avez-vous du nouveau, actuellement ? Je suis en train de travailler dans mon salon sur mon nouveau spectacle chorégraphique qui sera créé autour des danses et des musiques de Kerkennah. Je viens également de monter à distance un spectacle avec deux compagnies de danse française et belge. Sans oublier le fait que je continue toujours mon travail de recherche scientifique, puisque je fais un troisième cycle à l'Ecole des beaux arts de Sousse. La danse traditionnelle tunisienne est l'objet des recherches scientifiques que je mène depuis des années. Je commence par la tournée: mon spectacle « Ouled Jellaba », un spectacle qui a eu en 2016 le Prix de la Fondation Rambourg et le Prix du Public au Festival Tunis Capitale de la danse, était programmé pour les 24 et 25 avril 2020 au Palais de la Porte Dorée ( Musée de l'histoire et de l'Immigration de Paris) dans le cadre du printemps de la danse arabe 2020, un festival est organisé par l'Institut du Monde Arabe, mais vu la situation sanitaire difficile, ces deux dates sont reportées pour le mois de décembre. Mon spectacle « Zoufri » est programmé pour les 27 et 28 juin au Festival « Clignancourt danse sur les rails » au 18e arrondissement de Paris. Les résidences artistiques de mes nouvelles créations seront réalisées à partir du mois de septembre 2020. . Vous animez actuellement des ateliers de danse traditionnelle. Comptez-vous pour autant élargir votre champ de travail pour donner carrément des cours théoriques et pratiques en la matière ? J'étais pendant 5 ans (2011 - 2015) professeur de danse à l'Institut supérieur des arts dramatiques de Tunis, et j'ai démissionné parce que j'avais besoin de me concentrer plutôt sur ma carrière de danseur-créateur que formateur ou enseignant. Mais depuis 2 ans, j'ai repris les cours de danse à l'espace Dar el Fan à Laouina, mais ce sont plutôt des cours pratiques de danse: pour des professionnels et des amateurs. Mais, j'attends de finir mes études doctorales pour donner des cours théoriques de danse à l'université. Je continue toujours à faire des recherches scientifiques (historiques, sociologiques, anthropologiques…) sur la danse tunisienne, qui nourrissent à la fois ma pratique chorégraphique et mes études à l'université. . Avez-vous un livre de chevet ? Que lisez-vous en ce moment ? J'aime la lecture et je préfère particulièrement les livres qui puisent dans les fonds des choses. J'en cite : « Marginales en terre d'islam » d'Abdelhamid et de Dalenda Largueche, « Identités meurtrières » d'Amin Maalouf, « Histoires de la sexualité » de Michel Foucault et son livre « Surveiller et punir »… Pour le moment « « La sexualité en Islam » de Abdelwahab Bouhdiba est mon livre de chevet. C'est un livre qui pense le sexuel et le sacral dans leurs relations réciproques. Et cela m'interpelle et m'intéresse. Demain la 2ème partie

Mona BEN GAMRA
02-05-2020

صحافة - في عرض بالمسرح البلدي بسوسة:رشدي بلقاسمي يمتع الجمهور

(الشروق - مكتب الساحل: بعد عرضين إيقاعيين لاتيني وجزائري، عاش جمهور المهرجان الدولي للإيقاعات العالمية - والذي تنظّمه جمعية «نحب سوسة»- مع عرض جمع بين الإيقاع والرقص الشعبي للفنان رشدي بلقاسمي بعنوان «الكبانية» احتضنه المسرح البلدي بسوسة. عشرون رقصة من عشرين ولاية، جولة في الزمن ضمن جدلية الحاضر والماضي صاحب فيها الجمهور الحاضر رشدي ببعديه الراقص من خلال رقصات من زمن عندما كان الرقص لغة المشاعر وما تعجز عنه اللغة المنطوقة، والبعد الثاني رشدي الأكاديمي من خلال الفواصل التاريخية النظرية التي حرص على توظيفها في العرض حيث كان قبل كل رقصة يقدم بسطة تاريخية عن كل رقصة مرسخا الخلفية الثقافية لعرضه. وفسر رشدي بلقاسمي ذلك من خلال لقاء ب «الشروق» قائلا «حرصت على ذلك حتى أثمّن ما أقوم به وحتى يكون لرشدي الأكاديمي حضور بحكم دراستي المعمقة في اختصاص أنتروبولوجيا الجسد»، وأكّد بذلك رشدي أنه ليس مجرد منفعل مع الإيقاعات بل فاعلا وليس متأثرا فحسب بل مؤثرا، فدخل قلوب الجماهير ليس من باب الظواهر الفنية بل كصاحب مشروع. «الكبانية» أوّل أسسه انطلق فيها بمنبت الرقص الشعبي المنبثق من الطبقة الكادحة وهي العمال ومن ترجمتها الفرنسية تم اشتقاق لفظ «الزوفرية» ومن لفظ «خدام حزام» كان الانتباه لدور الحزام في العمل وتم استخدام الحزام في الرقص الذي يرجع الفضل فيه إلى النساء وتم استخدام الحزام في «الفزاني» هكذا أطّر رشدي للحاضرين العرض وانطلق في جولته الفنية التاريخية من القصرين برقصة الشالة ثم قابس من خلال رقصة بوزيقة، صفاقس، الفزاني القرقني، رقصة الجندادي بالقيروان ، سوسة القيبا ثم الوطن القبلي تلاه فزاني العاصمة فحضرة بنزرت، الغربي الباجي، فزاني العربون من جندوبة، العلاجي الكاف، الدرّازي بالقصرين، بونوارة سليانة وختم جولته بالصوفي والزادي القفصي. رقصات عكس فيها رشدي مهارة كبيرة في الرقص وعمقا ثقافيا في توظيفه صاحبته فرقة تتكون من خمسة عازفين أبدوا بدورهم حرفية كبرى. وختم رشدي العرض بدعوة بعض الجماهير إلى الركح وتمكينها من الرقص في جو تنشيطي، سهرة تفاعلت معها الجماهير الحاضرة إيجابيا من خلال الهتافات والتصفيق وأثبت فيها رشدي أنه فنان سائر نحو إعادة الزمن الجميل للرقص الشعبي في عمقه التراثي وفي أبعاده التعبيرية بعيدا عن كل ميوعة أو استهتار ومرسخا منطق الفنان المثقف الذي يدرك ما يفعل ويتقن ما يعمل.

رضوان شبيل
21-12-2018

PRESSE - Une fabuleuse danse sous la pluie !

«El Kobbania», un spectacle de danse populaire tunisienne du danseur et cho- régraphe Rochdi Belgasmi, a été présenté jeudi dernier dans la cour de l’Insti- tut français de Tunisie, dans le cadre d’une nouvelle édition ramadanesque des soirées «Sous les étoiles».

La soirée du 17 mai dernier était placée sous le signe de la tolérance et du vivreensemble. Elle coïncidait avec la journée mondiale de lutte contre « l’homophobie» et la «transphobie» que des associations tunisiennes luttant pour les «droits individuels» ont voulu célébrer en orga- nisant, avec la collaboration de l’Institut français de Tunisie, un spectacle de danse populaire intitulé «El Kobbania» du danseur et chorégraphe Rochdi Belgasmi. Dans le patio de l’Institut français de Tunisie, un espace quadri frontal illuminé par de belles lanternes multicolores suspendues. Les spectateurs venus nombreux partageaient une belle soirée à la belle étoile. Le «Prince» de la danse populaire faisait son entrée accompagné d’un trio de «mzéoudia».

La soirée du 17 mai dernier était placée sous le signe de la tolérance et du vivre-ensemble. Elle coïncidait avec la journée mondiale de lutte contre « l’homophobie» et la «transphobie» que des associations tunisiennes luttant pour les «droits individuels» ont voulu célébrer en orga- nisant, avec la collaboration de l’Institut français de Tunisie, un spectacle de danse populaire intitulé «El Kobbania» du danseur et chorégraphe Rochdi Belgasmi. Dans le patio de l’Institut français de Tunisie, un espace quadri frontal illuminé par de belles lanternes multicolores suspendues. Les spectateurs venus nombreux partageaient une belle soirée à la belle étoile. Le «Prince» de la danse populaire faisait son entrée accompagné d’un trio de «mzéoudia». Il in- terprétait «El Kobbania» à travers lequel Rochdi s’interroge sur la condition de la danse po- pulaire et contemporaine en Tunisie et tente de porter un «regard socioculturel» sur cette mise en question. Rochdi enchaîne les tableaux, bouge avec une sorte de fraîcheur et de dyna- misme qui enlève la èche à toute critique potentielle. Au rythme du bendir, de la chakwa (cornemuse) et du tambour, il nous livre une danse touchante, envoûtante et séduisante. Pour ceux qui le connaissent peu ou pas du tout, Rochdi Belgasmi s’est tourné vers la danse très jeune, fréquentant les clubs et les écoles de danse de la ville. Après l’obtention de son bacca- lauréat, il suit une formation académique à l’Institut supérieur des arts dramatiques de Tunis parallèlement à une formation professionnelle en danse contemporaine. En 2010, il fait la rencontre de la grande Khira Oubeidallah, avec qui il se forme aux danses populaires tuni- siennes. Depuis cette rencontre, Rochdi Belgasmi place ces danses au centre de son travail contemporain et crée son premier solo en 2011 : «Transe», corps hanté, une création présen- tée dans le cadre de plusieurs festivals internationaux. Depuis cette date, il enchaîne les créa- tions telles que «Zoufri» en 2013, « Et si vous désobéissiez» (Wa Idha Aassaytom) en 2014, «Ouled Jellaba», Prix Fondation Rambourg pour l’art et la culture 2016, «Arous Oueslat», une création pour Dream City en 2017. Le spectacle «El Kobbania», que nous avons pu apprécier dans le cadre de l’édition «Sous les étoiles 2018», trouve sa source dans le monde des « zoufris » (les ouvriers en français), et de leurs danses traditionnelles inspirées du folklore des ré- gions. Rochdi Belgasmi nous donne à rééchir sur la structure des arts populaires tunisiens, grâce à un travail de mémoire sur les danses et les rythmes corporels et musicaux. «Le spec- tacle est né d’un travail de recherche que j’ai fait depuis quelque temps sur les danses popu- laires tunisiennes. Il s’agit d’un travail de réexion, j’essaye de rééchir sur le rapport très dialectique entre la danse populaire et la danse contemporaine en Tunisie. En réalité, il y a une vraie rupture entre l’art populaire et l’art contemporain. La Tunisie a connu le premier mou- vement de danse contemporaine dans les années 80. Il y a eu le retour de quelques choré- graphes et danseurs tunisiens qui ont l’école occidentale, américaine, française, suisse et même bulgare et russe et qui ont pu instaurer une forme alternative dite contempo- raine et qui a entièrement rompu avec les danses du terroir, les danses locales. Et c’est à cause de cela peut-être qu’aujourd’hui les danses populaires tombent dans le folklorique» , a-t-il conr- mé, et d’ajouter qu’il s’agit aussi d’un travail de questionnement : «Je me pose des questions sur l’état des lieux de la danse en Tunisie ; sur la dénition de la danse contemporaine tuni- sienne, qu’est-ce que c’est qu’une danse tunisienne ? Et ma question majeure, ma question principale dans ce travail est : comment mettre ces danses, cette danse locale et populaire, qui vient de nos fêtes de mariage, de circoncision, de la rue, de l’espace public. Comment on fait, nous artistes contemporains, pour remettre ces danses sur une plateforme contemporaine» . A travers ce spectacle original, Rochdi nous a embarqués dans un petit voyage haut en rythmes et riche en mouvements aux parfums et aux couleurs des régions tunisiennes, ori- gines des diverses danses populaires peu connues par le public. Au rythme de la tabla des «mzéoudia», Rochdi Belgasmi enchaîne les tableaux, plus beaux et plus captivants les uns que les autres. En partant du Sud au Nord, et en choisissant un seul rythme et une seule danse de chaque région, Rochdi excerce tour à tour et avec justesse les divers rythmes des danses, ci- tons : Ejjerbi de Djerba, Boussigua de Gabès, El Ajmi de Sfax, El Ghita de Sousse, El Fazzeni Et- tounsi du Cap Bon, Souga et Sellami de Tunis la capitale, El Mrabbaâ de Bizerte, El Gharbi Béji de Béja, El Arboun de Jendouba, El Alleji du Kef, Darrezi de Kasserine et pour nir le Bou Naouara de Sidi Bouzid. Une performance impressionnante où l’artiste a multiplié les mouve- ments, s’est déhanché, et a tracé dans l’air les gestuelles du travail des ouvriers des «kobba- nia» (les compagnies) comme le terrassement, le portage, le piochage, le halage avec une rythmique très précise, mesurée et impressionnante. La danse populaire, une danse du sol et de la terre, devient une danse aérienne, une danse de l’esprit et du coeur. Lors de la dernière partie du spectacle, la pluie s’est invitée à la fête, créant un tableau hors pair et une atmo- sphère magnique. Rochdi continuait toujours de danser, au grand bonheur des spectateurs. Du grand art... tout simplement ! Rappelons que dans le cadre des résidences artistiques de l’Art Rue, Rochdi Belgasmi, lauréat 2018, présentera son travail de création de n de résidence «Lamboubet» (Les lampes) les 25 et 26 mai prochain.

Ronz NEDIM
21-05-2018

PRESSE - Journée mondiale contre l’homophobie : On danse sous les étoiles

L’Institut français de Tunisie (IFT) a accueilli, dans la soirée du jeudi 17 mai 2018, le spectacle ‘‘El Kobbania’’ de Rochdi Belgasmi, à l’occasion de la Journée mondiale contre l’homophobie, un spectacle qui interroge le rapport trouble entre masculinité et féminité.
Les associations ADLI, ATP+, Chouf, Damj et Mawjoudin, avec le soutien de la fondation Heinrich Böll et de l’IFT, ont célébré la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie, pour dénoncer la discrimination et les violences faites à l’encontre de la communauté LGBT.
Le combat continue
L’année dernière, à cette même date, qui commémore la décision de l’Organisation mondiale de santé (OMS) en 1990 de ne plus considérer l’homosexualité comme une maladie mentale, le Collectif civil pour les libertés individuelles avait présenté un rapport sur la situation des personnes LGBT en Tunisie qui a été par la suite soumis à l’examen périodique universel devant le Conseil des droits de l’Homme des Nations Unis.
Le collectif composé d’une trentaine d’associations tunisiennes a signalé que depuis le 17 mai 2017 et jusqu’à ce jour, plus de 90 personnes ont été poursuivies pour leur orientation sexuelle. «Rien qu’en 2017, nous avons recensé 3 meurtres homophobes, de nombreux lynchage publics de personnes transgenres... des campagnes de dénigrement et de diffamation contre les personnes LGBTQ et des associations défendant leurs droits», s’alarme le collectif qui condamne fortement l’article 230 qui légitime et justifie les propos et actes homophobes. «À quand la fin des condamnations des personnes LGBT et la pratique du test anal?», s’interrogent les activistes qui rappellent en cette date symbolique que la mise en œuvre de l’article 230 par les autorités policières et judiciaires est une violation des droits fondamentaux des citoyens. Le 17 mai 2018 était aussi le premier jour du mois de ramadan, et le Collectif en a profité pour ainsi rappeler qu’il est fondamental de respecter la liberté de conscience, qui est garantie par la constitution, et par conséquent la liberté de jeûner pour pas.
Danser pour rééchir et revendiquer
Avec pour vedette le danseur et chorégraphe Rochdi Belgasmi, la soirée était aussi engagée que festive, donnant le ton pour une série de rencontres qui auront lieu tout au long du mois de ramadan à la cour de l’IFT. Un public immense était au rendez-vous pour cette première soirée sous les étoiles et sous la pluie.
Rochdi Belgasmi, connu par ses créations qui bousculent les normes et brisent les tabous, questionne toujours la notion du genre, de la virilité et du rapport trouble entre masculinité et féminité. Dans ‘‘El Kobbania’’ qu’il avait créé en 2013, il nous embarque dans un voyage du nord au sud de la Tunisie pour mieux connaître les danses populaires de chaque région. Des danses qu’il sort de leur cadre folklorique pour les placer sur un piédestal artistique et les revoir d’un point de vue socioculturel.
"El Kobbania’’ ou la compagnie trouve sa source dans un autre spectacle de Rochdi Belgasmi, celui de ‘‘Zoufri’’, car ‘‘El kobbania’’ renvoie directement au monde des ouvriers et au «rboukh», cette danse populaire improvisée, née à la fin du 19e siècle dans les milieux ouvriers de la ville de Tunis.
Rochdi Belgasmi nous explique qu’après le travail, les ouvriers allaient dans les cafés chantant et reprenaient les gestes de leur travail quotidien dans des danses libres. Cependant, après l’indépendance, ces cafés ont été fermés, le sens du mot «zoufri» est devenu «libertin, voyou...», et on a tenté de faire disparaître le «rboukh» du folklore tunisien. Mais heureusement qu’il a depuis fait son grand retour pour devenir la danse de tous les Tunisiens et pas seulement celle des ouvriers. Vers la fin de la soirée, Rochdi Belgasmi a invité quelques jeunes à apprendre les pas de base de la danse populaire, et la fête a pris fin en beauté avec une danse collective improvisée entre l’artiste et le public de tout âge qui s’est lâché au milieu de la grande cour étoilée de l’IFT.

Fawz Ben Ali
19-05-2018

PRESSE - Débats et performances tous azimuts

La seconde édition de «La Nuit des idées», qui s'est déroulée le 25 janvier à l'Institut français de Tunisie, avait comme thème à débattre: «L'imagination au pouvoir». Un thème qui renvoyait au slogan des manifestations de mai 1968 en France et qui invitait à revisiter cette formule au présent sous la forme de plusieurs activités en tous genres. Et bien avant 18 heures, heure de démarrage de cet événement, l'artiste graffeur français Jaye était déjà à l'ouvre à la galerie de l'IFT pour réaliser son travail qui représentait en fait le thème de la soirée, mais selon sa vision des choses. A l'heure convenue et après le mot de bienvenue de Sophie Renaud, directrice de l'IFT, une table ronde allait suivre à la cour centrale sous l'intitulé : « De mai 68, à 2018 : révolutions, illusions et évolutions.» Elle réunissait autour des animateurs : Oissila Saaidia, directrice de l'IRMC et Frédéric Bobin, correspondant au journal «Le Monde», Hichem Abdessamad, historien et politologue, Kmar Bendana, historienne, Raja Benslama, professeure à l'Université Manouba, psychanalyste et directrice de la Bibliothèque nationale et Chérif Ferjani, politologue, islamologue et universitaire. On y essayait d'établir un rapport entre le soulèvement de mai 68 et la révolution tunisienne de 2011. En Tunisie, tout d'abord et en mars 1968, le soulèvement estudiantin et populaire avait précédé les manifestations de mai 68 mû par les mêmes slogans et les mêmes idéologies. La comparaison n'était pas impossible. Cela s'était poursuivi durant les années suivantes. Chacun des intervenants à cette table ronde avait donné son avis sur ce sujet. Il y avait parmi les orateurs ceux qui avaient vécu mai 68, des filiations et presque point de différences. On y avait décrit également ce qui avait précédé la révolution en Tunisie en 2011. Mais le plus frustrant était la- non participation du public assez nombreux qui était présent. Tout ce beau monde allait voir par la suite et sur le même lieu la performance dansée de Rochdi Belgasmi, danseur et chorégraphe. Ce dernier ressuscitait « Oueld Ejjalleba », un danseur travesti et un personnage populaire qui avait réellement existé à Tunis au début du siècle dernier. Rochdi Belgasmi s'est donné à fond pour incarner durant vingt minutes le rôle de cet artiste qui se déguisait en danseuse populaire. Les accessoires et les costumes n'y manquaient pas, ainsi que les rythmes et les chants bédouins avec particulièrement la voix de feu Ismaïl Hattab. Une performance fortement applaudie, où des spectateurs n'avaient pu résister pour rejoindre Rochdi sur scène et l'accompagner dans sa danse.

Lotfi BEN KHELIFA
31-01-2018